Galactic
Games
Tome 1 - La Course des Titans
Kenan Olivier
« En l'espace d'un seul jour et d'une nuit terrible, l'Atlantide fut engloutie dans la mer et disparut. »
- Platon -
Des siècles plus tard, sur la planète Lux Dunum…
MAMAN SENT LA PLUIE
Aujourd'hui, Maman sent la pluie. Ses bras tremblent et me serrent fort. Plus fort qu’hier…
Ça secoue. Des cris, tout autour. Les grandes personnes pleurent comme quand j’ai faim. Mais pas moi.
Maman tourne la tête. C’est Papa ? Du lait rouge coule sur son front. Il respire vite… dit des mots qui font peur. Que je ne comprends pas. “Effondrement… évacuation… sauver Alex…”
Maman me pose dans un siège. C’est froid. Quelque chose de joli au bout de ses doigts. Blanc comme du lait. Brillant comme la lumière. Lisse comme un jouet. Je tends les mains. Elle me le donne. C’est chaud. Et froid, d’un coup.
Un monsieur se penche sur moi. Grand nez pointu. Celui que j’aime pas du tout. Papa le pousse. Le monsieur sort un jouet brillant. Comme les bâtons pour écrire sur les murs. Un trait de lumière file vers Maman. Papa le coupe. Du lait rouge sur son ventre. Il prend le monsieur entre ses bras et s’en va.
La main de Maman est sur mon ventre. Ses lèvres touchent mon front. C’est chaud. C’est doux. Ça sent la pluie. Ses yeux sont mouillés.
Tout s’éloigne. Maman. Papa. Les grandes personnes… Elles pleurent sans faire de bruit.
Papa est couché par terre. Le monsieur disparaît derrière une porte qui part dans le ciel.
Maman me regarde comme quand je vais dormir. Elle devient toute petite, comme Papa et les grandes personnes qui pleurent.
Du feu. Et rien. Juste des étoiles…
Chapitre 1 - Joyeux anniversaire
Quinze ans plus tard. Vancouver, Canada.
Je déteste les anniversaires. Surtout les miens. Encore plus quand ma grand-mère, son excellence Lady Donelle Ashcroft, remplit le manoir de tous les VIP de son carnet d’adresse sous prétexte de fêter mes seize ans.
— Ah, tu es enfin là, m’interpelle-t-elle.
Bien sûr que je suis là, mais honnêtement, si je pouvais, je me casserais à l’autre bout de la galaxie.
— En retard à ton propre anniversaire, continue-t-elle. Quand vas-tu grandir, Alexander ?
Elle lève les yeux.
Mon nom complet est Ulyss Alexandrion Waters, mais j’aime qu’on m’appelle Alex, au grand dam de ma grand-mère qui ne m’a jamais nommé ainsi. Elle, elle dit Alexander, et je déteste ça.
— Tu vas me faire le plaisir d’aller saluer tout le monde.
— Je peux inviter mes potes ? demandé-je.
— Alexander, allons, sois sérieux. Regarde là-bas, c’est Monsieur le Premier Ministre de la province, et là, à côté de la fontaine, Madame la Ministre des affaires étrangères. Tes fréquentations douteuses n’ont pas leur place ici.
— Mais, c’est mon anniversaire, non ?
Elle esquisse un sourire.
— Évidemment.
Elle désigne la foule d’un geste discret.
— Tout ceci est pour toi.
Je fronce les sourcils.
— Quoi ?
— Des gens influents. Des opportunités. Des portes que peu de personnes ont la chance de franchir.
Elle marque une pause.
— C’est un cadeau, Alexander.
Pour elle, sans doute.
— Ceci est arrivé pour toi.
Elle me tend une enveloppe.
— C’est ton permis de conduire.
— Génial.
Je m’empresse d’ouvrir l’enveloppe.
— Si je salue tout le monde, je peux sortir avec une voiture après ?
— Non !
— Hein ?
— Hors de question.
Elle s’approche. Ajuste mon col.
— Cesse de te comporter comme un enfant, Alexander.
Des invités me regardent comme si j’étais quelqu’un d’autre. Ma grand-mère leur sourit.
— Ah, les adolescents. Mon petit-fils ne déroge pas à la règle.
Ce soir, on a prévu d’aller voir les courses de nuit avec les potes. Et ça… c’est vraiment cool. La musique, les pneus qui crissent, les filles, le frisson des paris… Je suffoque ici. Faut absolument que je sorte. Pas envie, juste besoin.
— C’est mon anniv’. Ce soir, je sors, affirmé-je.
Les invités m’entendent et se retournent. C’est exactement ce que je veux pour la mettre mal à l’aise devant eux.
— Tu me connais bien mal, jeune insolent, riposte-t-elle sans perdre son calme. Tu resteras ici.
— Vous ne pouvez pas me…
— Je peux tout.
Elle se tourne vers Herbert, notre valet.
— À partir de ce soir, plus de sorties.
Mon ventre se noue.
— Quoi ?
— Plus de téléphone après vingt heures, et Alexander ne quitte pas le domaine sans mon autorisation.
Elle ne me regarde même pas. Je fais un pas vers elle.
— Vous ne pouvez pas m’enfermer ici.
Elle tourne le regard vers moi.
— Je peux faire bien pire que ça, Alexander.
Elle s’approche.
— Et tu le sais.
Ses yeux bleu clair sont si froids. Elle n'a pas de limite.
Une fois, elle m’a enfermé au sous-sol pendant une semaine. Sans téléphone, ni console. Juste une faible lumière, un tapis et rien d’autre. Elle appelle ça la pièce de redressement.
— Maintenant, va dire bonjour à nos invités.
Je me renfrogne et acquiesce.
— Pardon ?
— Oui, Madame !
Je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu un seul “joyeux anniversaire” ou d’avoir jamais reçu un câlin de sa part, ne serait-ce que me passer la main dans les cheveux comme le font les autres parents avec leurs enfants devant l’école. Non, pour moi, c’était la Rolls Royce qui passait à seize heures trente-quatre précises, avec Herbert qui m’ouvrait la porte.
À contre-cœur, je salue tout ce gratin. Pour lui faire plaisir ? Sûrement pas. Mais c’est moins pire que le sous-sol. Rien que d’y penser, je suffoque.
Puis je m’éclipse au garage, le seul endroit que j’aime vraiment au manoir, là où sont entreposées les voitures de course. Herbert m’en a déjà laissé conduire quelques-unes.
Au fond, un modèle rare repose sous une bâche depuis aussi longtemps que je me souvienne. Pour être honnête, je suppose qu’il est rare car je n’ai aucune idée de quelle voiture il s’agit. Son accès m’a toujours été formellement interdit. Une fois, j’ai essayé de le voir et j’ai fini une semaine au sous-sol. Mais aujourd’hui, tout le monde est occupé à la fête. Peut-être que je peux enfin savoir ce qui se cache dessous ? J'hésite une seconde. Et si ma grand-mère me surprend ? C’est plus fort que moi, ces voitures m’attirent. Elles crient : « liberté ». Quand je m’imagine au
volant, les cheveux au vent, musique à fond… je suis heureux l’espace de quelques secondes, jusqu’à ce que je me rende compte que je suis toujours prisonnier de ce manoir. Enfermé pour enfermé, au moins je saurais ce qu’il y a sous cette bâche. Je m’approche à pas de chat.
Je la retire d’un coup sec. La peinture pourpre contraste avec les prises d’air chromées. C’est une Delahaye, et pas n’importe laquelle : un Roadster avec des ailes en gouttes d’eau qui lui donnent une allure de vaisseau spatial.
Et si je m'asseyais au volant ? Dès que je touche la carrosserie, une décharge remonte le long de mon bras jusqu’à ma nuque, plus forte qu’une étincelle d’électricité statique, comme si quelque chose venait d’entrer en moi. Le tableau de bord est totalement différent des autres voitures. Il s’allume en bleu sans que je ne touche à rien.
Puis, un flash traverse l’habitacle. Sous le rétroviseur, un immense cercle holographique apparaît, semblable à une arène Romaine. Des gradins sont remplis de silhouettes trop nombreuses pour être comptées. Au centre, quelque chose fonce à une vitesse impossible alors qu’une clameur populaire résonne dans mes oreilles. Puis se dissipe en oscillant.
C’était intense… comme un souvenir.
Soudain, une voix me fait sursauter.
— Monsieur, cette voiture vous est interdite, intervient Herbert en brisant le silence. Lady Ashcroft est formelle à ce sujet.
Je bondis hors de la voiture avec un sourire niais et remets la bâche comme elle était.
— Hum, cela pourrait-il rester entre nous ? suggéré-je, un peu honteux. Je veux pas aller au sous-sol…
Il hésite.
— Soit. Mais que Monsieur n’approche plus jamais de ce modèle !
J’acquiesce. Tout en croisant les doigts dans mon dos.
Herbert ne perd jamais le contrôle. C’est une machine. Comment fait-il pour supporter les ordres que lui donne ma grand-mère ? Je l’ignore. Mais je l’admire et il a toujours un mot gentil pour moi. Une année, la vieille était coincée en Europe et j’ai passé Noël dans la famille d’Herbert. Sa femme m’a pris dans ses bras quand elle m’a offert un cadeau. On a ri, on a joué, on a chanté. C’était magique. Le meilleur réveillon de ma vie.
— Joyeux anniversaire, Monsieur ! me dit-il en souriant.
— Appelle-moi Alex, Herbert.
— C’est bien la millième fois que vous me le dites, Monsieur, mais vous savez bien que c’est…
— Impossible, je sais.
Il me tend un petit paquet cadeau.
— Merci. Qu’est-ce que c’est ?
— Le meilleur moyen de le savoir est sans doute de l’ouvrir… hum, Monsieur !
Je déchire le papier.
— Je voulais vous le donner depuis longtemps.
— C’est quoi ?
Herbert hausse les épaules.
— Je n’en ai malheureusement aucune idée. Quand vous êtes arrivé au manoir, vous l’aviez sur vous avec un mot qui ordonnait à quiconque trouverait cet objet de le remettre à Ulyss Alexandrion Waters le jour de ses seize ans. Votre grand-mère m’a ordonné de m’en débarrasser… Je n’ai jamais pu m’y résoudre. Maintenant, je compte sur votre discrétion pour que Lady Ashcroft n’en ait jamais vent.
L’objet est blanc comme du lait et lisse comme une pierre polie. On dirait une goutte de lumière.
— C’est un caillou ?
— Un joli caillou, Monsieur.
— Ça vient de mes parents ?
— Je ne saurais le dire, Monsieur. Mais ne le montrez à personne.
— Merci, Herbert !
Je lui serre la main et lui donne l’accolade, qu’il me rend avec juste ce qu’il faut de retenue. On ne sait jamais, des invités pourraient nous voir.
Je glisse l’objet dans ma poche. J’ai une pensée pour mes parents. Qui étaient-ils ? Ma grand-mère n’a jamais voulu m’en parler. Je sais juste qu’ils sont morts, disparus en mer avant que je sois en âge de me souvenir. C’est ainsi que je suis arrivé au Manoir Ashcroft. Je ne devrais pas me plaindre, j’ai tout ce qu’il faut. Des trucs de luxe que la plupart des gens n’auront jamais. Et pourtant… j’ai toujours l’impression d’être un problème. Un truc que ma grand-mère gère comme le reste.
Alors que je scrute les invités, assis sur une chaise, Lady Donelle vient vers moi d’un pas décidé.
— Alexander. Suis-moi immédiatement.
Elle m’éloigne de la masse des invités. Qu’est-ce qu’elle me veut encore ?
— Je suis allé saluer tout le monde, Madame.
— Alexander, quelle est la règle la plus importante du manoir ? m’interroge-t-elle.
— Je sais pas, il y en a tellement.
— Tu trouves encore le moyen de faire le malin. Mais puisque tu sembles en avoir besoin, je vais te rappeler la règle la plus importante. Il est formellement interdit de s’approcher de la Delahaye. Que faisais-tu au volant de cette maudite machine ?
Comment ? Il n’y a pas de caméra dans le garage et Herbert ne m’aurait jamais cafté.
— De quoi parlez-vous, Madame ?
— Ne me fais pas perdre mon temps, Alexander. Je le sais.
Mon estomac se noue. Non… elle ne peut pas savoir. C’est impossible.
— Et ce tableau de bord ? Quelle est cette voiture ?
— Ce n’est pas ton problème.
Elle prend son téléphone.
— Herbert. Accompagnez Alexander dans le sous-sol, je vous prie. Deux semaines.
— Non. Pas le sous-sol ! rétorqué-je.
Je manque d’air comme si un éléphant m’appuyait sur la poitrine. Que faire ? Je me jette sur la boîte à clés derrière son bureau et saisis la première qui me tombe sous la main. Je cours au garage à grandes enjambées. La clé que je viens de voler a deux boutons tactiles et au milieu, une courbe sobre. McLaren.
C’est décidé, je me barre et personne ne m’en empêchera. Je veux rouler les fenêtres ouvertes et la musique à fond sur des routes inconnues. Respirer ! Si je pouvais conduire jusqu’à l’autre bout de la galaxie, je le ferais.
J'appuie sur la télécommande. Un bip discret résonne dans le hall. J’ouvre la porte qui se déploie comme une aile de faucon. La ligne est agressive, épurée et inspire la vitesse pure. Je m’assieds au volant et lance le moteur. Le V8 rugit avec retenue. Une retenue qui cache une bête sauvage que je compte bien dompter.
Ma grand-mère se met en travers de la porte du garage.
Si je fais ça… y’a pas de retour en arrière.
Tant mieux. Plutôt mourir que de retourner au sous-sol.
Je démarre, les pneus crissent et je fonce droit sur elle. Lady Donelle s’écarte lentement et m’observe, le regard froid, comme si j’avais cessé d’exister. Aujourd’hui, j’ai seize ans, j’ai mon permis, et je vole de mes propres ailes.
Je passe le portail et enfonce l’accélérateur à fond. C’est brutal. Je suis plaqué contre mon siège, agrippé de toutes mes forces au volant. Quel kiff ! Je respire !
Mais soudain, les lumières m’éblouissent, le monde se rétrécit et des sueurs froides parcourent mes tempes. Non, pas maintenant !
Chapitre 2 - Duel de nuit
Je freine tout aussi brusquement et me gare précipitamment sur le bas-côté. Mes mains tremblent. Elles sont froides et moites. J’en plonge une dans ma poche. Où est donc ma boîte à sucre ? La voilà. Je glisse un morceau dans ma bouche. Immédiatement, l’énergie me revient. J’ai toujours du sucre et de l’insuline avec moi. Mon pancréas a décidé d’être fainéant à l’âge de sept ans. Maudit diabète !
Je reprends la route et roule pendant des heures. Je fais un aller-retour sur l’autoroute jusqu’à Squamish, pour taper un peu de vitesse et me sentir… libre. J’ai brûlé un plein d’essence et me suis fait flasher trois fois. Ça y est, j’ai bien la bagnole en main.
Je me pointe aux courses de Knight Street, c’est une longue ligne droite entre Vancouver et Richmond, dans une zone industrielle et y’a quasiment jamais de flics.
— Joli bolide, gamin ! m’interpelle l’organisateur des courses.
Il se fait appeler Dom Diesel.
— Papa a mis la main à la poche ?
— Mon père est mort ! lui asséné-je sans le quitter du regard.
— Alors qui t’a donné un joujou pareil ?
— Peu importe, elle est à mon nom, et elle va chauffer le bitume aujourd’hui.
— Doucement, gamin. Il ne suffit pas d’amener une belle bagnole pour participer.
— Je suis là pour défier le Titan.
— Tito Vasquez ? Le Titan ?
— Il faut bien que quelqu’un le batte un jour. Appelle-le !
Dom Diesel compose le numéro et met l’appel en haut-parleur dans sa caisse. Ça répond. J’enfonce l’accélérateur. Le V8 sonne rauque à bas régime et rugit quand il monte dans les tours. Comme une formule 1. C’est envoûtant !
Je lâche les gaz et des retours de flammes bleues explosent à la sortie du pot.
— J’aime ce bruit, lance le Titan.
— Tito, c’est Diesel. Dom Diesel. J’ai ici un pilote qui veut t’affronter.
— Qui est assez fou pour me défier ?
— Comment tu t’appelles, le jeune ?
— Waters, Alex Waters. Titan, c’est vrai ce qui se dit dans la rue ? Tu as pris ta retraite ?
— Viens dans mon garage si tu veux voir les caisses de tes vingt-quatre prédécesseurs. Quelle sera ma vingt-cinquième acquisition ?
Je réponds d’un grand coup d’accélérateur, ce qui rameute le public autour de moi.
— McLaren P1, annoncé-je.
— C’est bien la seule hybride que je verrais bien dans mon garage ! Voilà le deal, je sors la GTR. Tu gagnes, elle est à toi. Tu perds, la McLaren est à moi.
— À une seule condition, rétorqué-je.
— D’habitude, c’est moi qui pose les conditions, mais ta bagnole m'intéresse. Alors vas-y, annonce.
— On se la fait old school. Main menottée au volant !
La foule s’emballe et scande :
— Titan, Titan, Titan…
S’il refuse, il va passer pour un lâche et un pilote comme lui ne détruira pas sa propre réputation.
— Une partie de pêche à la McLaren, je ne vais pas manquer ça. Chauffe-moi l’asphalte, Diesel. J’arrive !
Les spectateurs exultent et sortent leur téléphone pour appeler leurs potes.
Une heure plus tard, il arrive enfin. Sa Nissan GTR est une bête. Noire mat lacérée de griffures rouge sang. T1TAN est écrit sur la plaque.
— T’es sûr de vouloir risquer ta vie, gamin ? Tu peux encore abandonner et me donner les clés, on gagnera du temps !
Il jette un ticket de bus à mes pieds.
Je rigole. Il n’a aucune chance contre ma caisse.
C’est le moment fatidique. Une jolie fille avec deux paires de menottes approche. Elle prend mon bras gauche et le sort par la fenêtre, puis clippe la menotte pour que tout le monde soit témoin. Ensuite elle attache l’autre extrémité au volant. La McLaren et moi ne faisons plus qu’un, nos destins seront liés jusqu’à la ligne d’arrivée.
Elle lève les deux clés en l’air et les glisse dans son soutien-gorge. Puis elle se place entre les deux voitures et se déhanche de mon côté. Elle agite un bandana jaune feu sur lequel est inscrit et lettres noires : « La victoire ou rien ».
Je cherche ma boîte à sucre mais ne la trouve pas. Je sens autre chose, mon caillou. Une micro-décharge électrique me remonte le long du bras. Tant pis, pas le temps. Je maintiens le frein enfoncé, passe la première et appuie sur l'accélérateur. Les pneus arrière crissent dans une épaisse fumée blanche.
La fille abaisse le bandana.
Je lâche le frein et je suis immédiatement écrasé contre mon siège. Cette voiture est une bête absolue. Les yeux braqués sur la piste, je ne vois pas mon concurrent. Génial, j’ai pris l’avantage. Je passe la seconde, une accélération encore plus brutale m’enfonce dans mon baquet. Quel kiff ! À cette vitesse, la moindre erreur serait fatale, mais bizarrement, je me sens à ma place.
Je tape les deux cents avant de freiner pour le premier virage. Ma trajectoire est mauvaise et je le paie direct car la Nissan GTR prend l’intérieur et me dépasse.
Je colle au train de mon adversaire pour lui mettre la pression et éventuellement le pousser à l’erreur, mais il ne me laisse aucune ouverture.
Je tente ma chance sur la ligne droite. Je m’approche, pare-chocs contre pare-chocs pour prendre son aspiration. Je déboîte. Nous sommes maintenant côte à côte. Devant nous se dresse le Knight Street Bridge qui traverse la rivière Fraser.
Je gagne du terrain.
La ligne d’arrivée est juste devant lorsque mes mains se refroidissent et ma vision se rétrécit.
Encore une hypo !
Je cherche à tâtons mon sucre au fond de ma poche. Non ! La boîte m’échappe des mains et se glisse entre le siège et le frein à main. Je ne peux que la toucher du bout des doigts. J’inspire un grand coup. Des picotements remontent le long de mes bras. Si je n’avale pas du sucre maintenant… c’est fini. Mais la ligne d’arrivée est là. Juste quelques secondes. En ligne droite. Je peux tenir.
J’oublie ma boîte à sucre et maintiens la pédale d’accélérateur à fond. J’ai besoin de toute mon énergie seulement pour tenir le volant. Les lumières des lampadaires défilent si vite qu’elles dessinent deux lignes continues qui me servent de guide.
Je le dépasse. À moi la victoire !
Mais la GTR bondit en avant comme un monstre déchaîné et me laisse en plan comme si je pédalais sur un tricycle. Des flammes bleues s’échappent de ses pots d’échappement.
Merde… Un kit NOS. Je n’en ai pas !
Soudain, un terrible fracas me ramène dans le présent.
Le ciel et le sol s’inversent… plusieurs fois. Qu’est-ce… ? Puis un choc violent me secoue comme si j’avais reçu une droite. Où suis-je ? En équilibre… sur la rambarde de sécurité. À gauche, la route. À droite, la rivière. Le monde est à l’envers. Mon cœur bat jusque dans mon cou.
Lentement, accompagné de grincements stridents, je bascule dans le vide. Le pont s’éloigne et je percute la surface. Par chance, j’évite de peu un radeau de troncs d’arbres flottants sur lequel je me serais écrasé. L’eau pénètre dans l’habitacle et m’enferme à double tour dans une prison gelée. Je m’acharne sur la menotte. Trop serrée. Impossible de dégager ma main ni d’arracher le volant. J’inspire dans une poche d’air coincée sous le pare-soleil. Ultime bouffée du condamné. Les dernières bulles s’échappent par la portière et scintillent comme des perles à la lueur de la lune.
Une minute. Pas plus. Une minute pour survivre… Ou disparaître, le jour de mes seize ans. Je ne pensais pas partir aussi tôt. Qui s’en souciera ? Elle sera sûrement soulagée. Et si elle souffre… tant mieux.
La pression appuie sur mes oreilles. Je suis toujours en hypo, à bout de force. Je tâtonne entre le frein à main et le siège à la recherche de mon sucre pour me donner un dernier boost. Mais au lieu de ça, j’agrippe le caillou que m’a donné Herbert. C’est lisse, chaud, brûlant même. Mais pas du sucre. Mes poumons hurlent ! Ils exigent une bouffée d’air maintenant, rien qu’une. C’est plus fort que moi : j’inspire…